Critique et esthétique : le beau, c'est quoi ?

21 octobre 2004 - Une nouvelle entendue aux informations m'interpelle : un citoyen britannique, collectionneur d'autos, vient d'être condamné pour "pollution visuelle" au motif qu'il a garé une quarantaine de voitures "Traban" dans sa propriété, et que ceci nuit au pittoresque du village. Si la justice commence à porter des jugements esthétiques, et si l'on risque une amende - voire une peine plus grave - pour avoir exposé publiquement quoi que ce soit qui ne réponde pas aux canons du "beau" officiel, nombre de citoyens ont lieu de craindre ses foudres. Car notre environnement est bien loin de refléter l'harmonie et nombreux sont ceux que l'on pourrait accuser de l'enlaidir, sciemment ou par simple ignorance.

Mais d'abord, qui va bien pouvoir décréter ce qui est beau et ce qui ne l'est pas ? Va-t-il falloir organiser un référendum pour établir ces catégories, ou bien allons nous déléguer ce soin aux élus de la Nation qui ont déjà bien d'autres soucis ? Et d'ailleurs le seul fait d'avoir obtenu une majorité électorale serait-il suffisant pour leur garantir une compétence en matière de goût alors que nous constatons chaque jour leurs insuffisances dans bien d'autres domaines ?

Tout d'abord, comment définir le beau. Je ne vais certainement pas répondre à cette question à laquelle des générations de philosophes n'ont pas apporté de conclusion définitive, sauf qu'il s'agit d'une notion essentiellement subjective et culturelle. Evidemment il ne manquera jamais de se trouver des arbitres qui vont s'auto-proclamer détenteurs du bon goût, et des faiseurs de modes qui vont miser sur l'inculture et le snobisme pour en tirer profit. Il n'en reste pas moins qu'un consensus se forme autour de certains critères. Mais alors, pourquoi sommes nous si souvent agressés par la laideur de notre environnement ? Pourquoi le souci de "faire beau" est-il si souvent absent des préoccupations de ceux qui créent tout ce qui nous entoure, du plus modeste des objets usuels à la ville où nous habitons et travaillons ?

Un des aspects qui me frappe le plus est sans conteste l'évolution des tendances de l'architecture. Tout au moins dans les productions de la promotion privée ou dans la construction individuelle, et dans une moindre mesure dans une partie des commandes publiques. Si ce domaine me touche particulièrement, c'est parce que j'ai exercé cet art pendant plus de quarante ans. Et que pendant toute ma carrière je n'ai cessé de tenter de démontrer à mes commanditaires que faire beau n'était pas copier les styles anciens, et que souci esthétique et économie n'étaient pas incompatibles.

C'est bien là que se manifeste de façon omniprésente, quoi qu'insidieuse, l'action des courants culturels sur le public. Nous sommes tous baignés, à notre corps défendant, dans une culture (je devrais dire inculture) architecturale qui modèle notre goût et conditionne notre jugement esthétique dans tous les autres domaines. En effet nous sommes contraints de vivre dans ce que les sociologues ont baptisé "cadre de vie", appellation qui a survécu à toutes les critiques que nous avions formulé depuis les années 70 ( on ne met pas la vie dans un cadre !) surtout si ce cadre est imposé par les modes et les sacro-saintes lois du marché et du profit. Ce qui explique les tendances et les dérives actuelles : en ne proposant au public que ce qui est censé se vendre le mieux, les promoteurs ignorent la qualité architecturale et lui substituent la décoration. Le rêve poursuivi depuis le Bauhaus jusqu'au début du dernier quart du 20ème siècle s'est effacé devant le post-modernisme et la négation de l'acte architectural. Et le goût du grand public, mal formé par l'enseignement (quelle est la part des arts plastiques dans le cursus scolaire ? ), environné de constructions médiocres, se dégrade au point de perdre la conscience du beau et du laid.

Et ceci est également vrai dans les autres domaines de la création artistique. Il y a quelque temps, nous étions invités au vernissage de l'exposition d'une amie sculptrice, dans un petit port touristique. Et nous promenant dans la ville, nous étions frappés par le nombre considérable de galeries d'art qui s'y trouvaient, et surtout par la consternante médiocrité - souvent même vulgarité - des "œuvres" exposées. Après le vernissage, un diner réunissait quelques amis autour de l'artiste et de son galeriste. Et nous constations - on m'accusera sans doute d'être ou élitiste, ou de parti prix, mais tant pis, j'assume ! - que l'exposition de notre amie était l'une des seules à présenter des œuvres d'une réelle qualité qui tranchaient dans ce mauvais goût généralisé. Comment se fait-il que dans cet environnement qui fut autrefois un de ces lieux mythiques qui ont inspiré les impressionnistes, on vende aujourd'hui des croûtes à peine dignes d'un hall de grande surface ? Il faut pourtant bien qu'un public achète cela puisque les vendeurs existent.

La même décadence touche aussi bien la litterature ou la musique. Dans bien des cas celle-ci (souvenons nous de cette définition : « la musique est l'art de combiner les sons d'une manière agréable à l'oreille ») a laissé place au bruit, et pour certains sa qualité s'exprime par un nombre de décibels. Ce qu'il faut lire, voir ou entendre est dicté par les critiques appointés qui promeuvent les « valeurs sûres », il suffit d'observer comment la radio va en une même journée interwiever toutes les heures l'artiste dont le dernier disque est sorti, le réalisateur dont le dernier film est programmé ou l'écrivain qui vient de publier chez un éditeur connu. Et à coté de ceux là, personne ne va se donner la peine de présenter des œuvres de créateurs qui n'ont pas l'heur d'être dans les circuits et qui n'ont pas la fibre médiatique.

Il est bien aisé de dénoncer, mais je m'attends déjà aux critiques. De quel droit me prévaudrais-je pour arbitrer ainsi, et décréter un soi-disant bon goût qui n'est que l'expression de mes préférences personnelles ? Je voudrais citer ici un souvenir qui remonte au tout début de mes études. C'est cette anecdote qui m'a sans doute fait comprendre ce qu'est le souci de la quête permanente du beau dans chaque objet de la vie quotidienne. J'étais inscrit depuis quelques jours dans un atelier de l'Ecole des Beaux Arts, et deux camarades plus anciens commentaient devant moi l'esthétique d'un nouveau billet que la Banque de France venait de mettre en circulation. Et je compris là, tout naturellement, qu'un objet aussi simple et courant qu'un billet de banque pouvait aussi avoir des qualités plastiques, tout comme une sculpture, un tableau ou une construction. Et que nous, futurs architectes, devions être animés de ce souci de juger et de critiquer ces qualités, que c'était là une autre façon de participer à la promotion du beau, de créer de l'harmonie dans tout notre environnement.

De mes études, de mes lectures et de l'enseignement des maîtres qui m'ont formé à cette époque, et notamment de l'Architecte Georges-Henri Pingusson qui fut mon patron d'atelier, j'ai surtout retenu ceci, que le beau est toujours l'expression de la vérité, qu'il ne peut naître du mensonge ou du travestissement. Qu'en architecture une forme n'est belle que dans la mesure où elle traduit une structure ou une fonction. C'est cette conviction qui me fait dénoncer avec véhémence certains courants contemporains, qui ne sont que l'expression de spéculations intellectuelles dénuées de tout rapport avec le réel. A cet égard le courant post-moderne a eu une influence néfaste dont on commence à mesurer les effets. L'emploi d'un vocabulaire architectural classique - modénatures, colonnes, entablements - exécuté avec des matériaux contemporains, et en les détournant de leur fonction d'origine, est un parfait exemple de mensonge. Et cet exemple est repris par des promoteurs sans scrupules trop heureux de tenir là des arguments commerciaux. En flattant le goût du faux ancien d'un public ignorant, ils sont les responsables de ces quartiers de banlieue pastiches de grand siècle, lesquels vont pour des décennies déshonorer notre environnement. On a critiqué les logiques antérieures, issues des nécésssités de l'immédiat après-guerre, auxquelles on doit les quartiers ghettos que l'on s'efforce maintanant de réhabiliter. Ne risque-t-on pas de se retrouver d'ici quelques années dans des circonstances semblables, lorsque la mode aura évolué ?

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